Après mon repas copieux d'hier soir, j'ai donné un coup de fil à ma femme, à Alger. Elle venait de rentrer d'une fête, un mariage où, par hasard, elle avait rencontré toutes ses vieilles connaissances, et ses anciennes malades de…Bordj. Car, avait-elle dit, "le monde est petit", la mariée est native de Bordj et elle n'a trouvé chaussure à son pied qu'en la personne d'un cousin à… elle. A ma femme. Nous avons passé la soirée à discuter des fringues que portaient les invitées, "ouach men kfaten, ouach men bdaren âla koul alouane" et des parures en or et autres m'hazem oua chnatef. Ma femme, qui n'a pas son équivalent de poids …en or, était littéralement sidérée devant l'étalage par les femmes des riches industriels de Bordj de tant de bijoux et de pierres précieuses. Et, à une de mes remarques concernant le fait que "l'or, elle en a, elle aussi " elle répliqua "tu sais, à côté de ces femmes, moi je n'ai rien du tout". Message clair. Reçu 5/5. Il faut que je bosse encore matin et soir, sans prendre de vacances, j'annule illico presto mon projet de Marrakech, tout cela pour pouvoir, peut-être, lui offrir ce dont elle a toujours rêver : Krafach bou lahya. Après tout, gentille et dévouée comme elle est, elle le mérite.
Ce n'est qu'à la fin, après m'avoir présenté toutes les femmes, leurs filles et les déboires des unes et des autres avec… leurs belles-filles qu'elle a enfin pensé à me poser la question que j'attendais : " alors, tu as dîné " ? "Oui,", lui dis-je, j'ai été chez le "Jijeli", (1) j'ai pris un "double Zeit". (2). Une minute de silence s'en est suivie. Là, j'ai, sans aucune peine, saisi le fond de sa pensée : elle devait se dire "mon mari meskine, il est comme un zoufri".
Mais, avant de raccrocher, elle n'a pas oublié de me prodiguer quelques conseils de sécurité. Sachant bien que je suis anosmique, l'anosmie étant l'absence de l'odorat, elle a insisté à ce que je laisse toujours la fenêtre de la cuisine grande ouverte pour permettre aux gaz brûlés du chauffage de ne pas s'accumuler dans l'appartement, et, ainsi, éviter à votre serviteur de mourir par asphyxie. Elle m'a rappelé aussi le fait que, le matin, avant de prendre ma douche, je doive d'abord débrancher le lave-linge, car, a-t-elle ajouté "tu sais, clo clo, on l'a dit la dernière fois sur une chaîne française, il est mort électrocuté. Dans sa baignoire"
Les femmes sont prévoyantes et elles pensent à tout. La mienne, elle, en plus de tout de ce que je viens de dire, elle pense aussi à la marmite en Tefal qu'il ne faut pas gratter avec un objet métallique telle une cuillère, au potager qui doit rester impeccable, net, clean, pour que les bestioles (surtout les cafards) ne viennent pas à la recherche de restes d'aliments et pulluler ainsi dans l'appartement. Et elle me le fait rappeler à chaque coup de téléphone. Ça devient même une manie chez elle. Alors, pour la rassurer, j'ai dis "ne t'en fais pas, je ne cuisinerais pas, je mangerais dehors ou à la clinique avec les infirmiers du bloc. Nous partagerons ce qui reste des repas des malades". A cette idée géniale de ma part, elle ne pouvait qu'acquiescer : "C'est mieux comme ça, ajouta t-elle, comme ça tu n'auras pas à faire la vaisselle". Pour ça, elle a raison. J'ai horreur de faire la vaisselle. D'ailleurs, celle d'hier m'attend encore. Hier soir, malgré mon insistance, personne n'est venu partager le repas avec moi et personne donc ne s'est proposé à faire la vaisselle.
"Oui, j'arrive" ! Excusez-moi. On m'appelle au bloc opératoire. Aujourd'hui, j'ai un programme opératoire très léger : une ectopie testiculaire chez un enfant de 13 ans qui a été mis pendant longtemps sous H C G (hormones gonadotropho chorioniques) mais sans résultats. C'est tout. Du moins pour l'instant. Car, notre clinique est comme les Galeries Lafayette : à tout moment, il peut y avoir du nouveau. Parfois, on a l'impression que les malades tombent du ciel. Ce qu'il y a donc de bien en chirurgie générale, c'est qu'on ne s'ennuie pas. On saute d'une pathologie à une autre. Voilà pourquoi, je tiens à donner la même…comment dirais-je…le même principe à mon blog : sauter du coq à l'âne. Ce qui m'amène à parler d'autre chose sans que personne ne trouve à redire.
Tenez, par exemple, ce matin, comme nous n'avions pas grand-chose à faire, "Cheikh Kaddour" et moi, nous avions évoqué le sujet des femmes battues. En fait, je lui ai d'abord raconté l'histoire (que j'ai vue hier soir à la télévision sur la 3, je crois) de cette femme brûlée vive, au seuil de son appartement et devant ses enfants, par un ancien copain à elle. Celui-ci était un impuissant sexuel (que sa femme trompe au su et au vu de tout le monde) qui croyait dur comme fer, et cela après avoir consulté des voyantes, que ses problèmes sexuels étaient le résultat de son ensorcellement par cette ancienne connaissance. Pourtant, celle-ci l'avait complètement oublié et menait une vie tout à fait normale avec un mari sans histoire, gynécologue de profession, et deux enfants beaux comme des chatons. L'histoire, une histoire à dormir debout comme si on était encore au moyen âge mais malheureusement dramatique, s'est passée en France, à Perpignan, en 1991. Bon, je ne vais pas vous la raconter en détails ici, mais sachez quand même que l'enquête avait abouti rapidement et que l'assassin est toujours en prison.
Encore, excusez-moi, l'odeur de steak brûlé me parvient de la cuisine. Mais, comme a dit Djeha « takhti rassi ark ».
(1) Gargote à Bordj tenue par un gars de Jijel.
(2) Plat de pois chiches agrémenté d'oignon coupé en petits morceaux et d'une bonne dose d'huile d'olive.