Pendant que les jeunes du Service National trimaient comme des nègres sous une chaleur de plomb à donner vie au fameux " barrage vert" espérant ainsi limiter l’avancée vers le Nord du désert, les étudiants, eux, sacrifiaient leurs journées de repos ou de révision et allaient du côté de Cherchell ou de Tigzirt planter des pins et des eucalyptus. Mais, à chaque sortie, l’ambiance était bon enfant et personne ne rechignait à la besogne. La présence d’étudiantes à nos côtés nous encourageait à aller de l’avant et à mettre plus d’ardeur dans l’œuvre. Il faut dire qu’à cette époque-là, la mixité n’était pas du tout un sujet tabou et les barbus parmi nous arboraient fièrement leurs barbes à la "Che Guevara" ou ...peu importe, toujours est-il que l’islamisme politique ne venait à l’esprit de personne et chacun de nous était libre de faire sa prière ou de picoler avec sa copine à l’ombre d’un cyprès. Pendant la pause déjeuner évidemment !
Le soir, exténués par une rude journée de pelle et de pioche, nous regagnions le campus universitaire, puis chacun son domicile ou sa chambre universitaire avec l’entière satisfaction du devoir accompli. Aujourd’hui, la cinquantaine à peine entamée, je commence, moi aussi, à éprouver de la nostalgie pour ces années-là. Je m’en suis rendu compte il y a à peine quelques jours lorsque j’ai accompagné mon fils à l’université de Bab Ezzouar où il est inscrit en première année. Lorsque mes pieds ont foulé de nouveau la pelouse tout autour des immenses amphithéâtres tout en béton de Babez, des souvenirs vieux de trente ans ont subitement jailli du tréfonds de mon âme : le prof de génétique qui, hiver comme été, portait des sandales en caoutchouc, la « chaîne » interminable devant le resto U, l’attente du train à la gare de l’université et le jour où il y a eu un incendie au niveau du bloc de chimie. Ce jour-là, nous avions constitué une véritable « chaîne humaine » pour pouvoir sauver ce qui pouvait l’être de cet institut de chimie. Des tas de documents et d’instruments de mesure passaient de main en main et ont pu être ainsi sauvés des flammes qui menaçaient de s’étendre vers le rectorat.
Je n’irais pas jusqu’à faire le parallèle suivant mais, mon intrusion dans ce campus universitaire trente ans, jour pour jour, après l’avoir quitté s’apparentait presque au retour du criminel sur le lieu du crime. Car si crime il y a, c’est le fait d’avoir fait de longues études dans un pays où les valeurs sont complètement inversées. A tel point qu’aujourd’hui, l’université, au lieu d’être un temple de savoir et de recherche scientifique, est devenue un lieu de lutte syndicale et de débats politiques interminables. Preuve en est cette grêve de trois jours annoncéé par le CNES (Conseil national de l’enseignement supérieur) alors qu’officiellement les étudiants n’ont même pas encore repris le "chemin de l’école".
Cela dit, je suis entièrement d’accord avec cette terrible vérité émise par Maâmar Farah : "ces vieux qui ont bâti un pays dans le moments difficiles, se sacrifiant avec un esprit révolutionnaire qui était encore tenace, vivent aujourd’hui avec de minables retraites, des sommes dérisoires que le parvenu hissé par le trabendisme aux cimes d’une richesse douteuse, bouffe en une matinée" !