Il y a des jours où, sans aucune raison évidente, je me sens de mauvaise humeur et je n’ai envi de rien faire. Ou plutôt de rester allongé sur mon lit à méditer et à revoir à l’envers le film de ma putain de vie ! Et, à ce moment-là, je choisirais volontiers les meilleures séquences pour les faire défiler lentement en faisant des pauses sur tel ou tel événement important. Et si, comme pour un montage, je pouvais utiliser les ciseaux, je ne laisserais que cette tranche de ma vie : de sept à vingt ans. Car avant l’âge de sept ans je n’ai pas de bons souvenirs ou si peu. En voilà un, par exemple : le camion d’un de mes oncles qui nous amenait de Fort de l’eau vers la place des martyrs, entassés comme du bétail et blottis les uns contre les autres, femmes et enfants, pour fêter l’indépendance nouvellement acquise. Sur les lieux, les hommes et les femmes couraient dans tous les sens, drapeaux « vert et rouge » déployés et les gorges répétant inlassablement « Tahia El Djazair ! » Et puis rien. L’amnésie presque totale.
A six ans, l’école de Ain-Taya dont le directeur M. Angrois (je me rappelle encore très bien de son nom), nous considérait comme ses propres enfants. Un jour, alors que nous jouions dans la cour pendant la récréation, je courais comme un fou et puis, subitement, le choc ! Je m’étais cogné la tête contre un platane au milieu de la cour. Ayant perdu connaissance, je fus carrément transporté dans sa maison au sein même de l’école. Sa femme m’avait prodigué les premiers soins, délicatement, et lorsque mon père était venu me récupérer, j’avais remarqué son embarras de ne pouvoir s’exprimer en français pour remercier cette dame au cœur plein de tendresse. Quelques jours après, le directeur s’est pointé chez nous pour signaler… le vol de son vélo par mon cousin plus âgé que moi et qui fréquentait la même école. Fou de rage, mon oncle a failli défigurer son fils en lui pinçant le nez avec une tenaille. C’était en 1963. Nous habitions alors dans une maison coloniale au milieu d’une grande ferme portant le nom de « Chabert. » Mon oncle, mon père et d’autres cousins travaillaient la terre et inondaient les Hales centrales de Belcourt de leur production de pommes de terre, d’artichauts et d’autres légumes. C’était bien avant la révolution agraire !
L’école était loin de la maison. A l’autre extrémité du village. En hiver, le matin, il faisait froid et humide. Je portais alors un « capuchon » que mon oncle m’avait acheté. Mais, de jalousie, mon cousin savait se venger ! Il me punissait en m’obligeant à mettre mes deux mains, pendant plusieurs minutes, sur l’herbe mouillée par la rosée matinale ! Jusqu’à ce que mes mains deviennent bleues. Parce que j’étais mieux habillé que lui pour affronter le froid matinal et parce qu’aussi je refusais de lui apporter la galette que ma mère préparait de bon matin.
A midi, les élèves, en rang comme pour une parade militaire, sont dirigés vers la cantine qui se trouvait à l’autre bout du village sur une falaise surplombant la mer. En fait, la cantine, en tôle ondulée, était un campement militaire. Tapant avec nos cuillères sur les plateaux en Inox et criant en même temps « Khalti Ouahchia, zidi li chouia ! », nous provoquions un véritable tintamarre. Des moments inoubliables! 
Comme punition, nous n’avions plus droit à ces fameux « bâtons de chocolat » en guise de dessert.
Qui ne se rappelle pas de la veille des vacances ? Et des bombons et des billes que les maîtres nous distribuaient ? Qui ne se rappelle pas de cette chanson « dé, dé, déconner, c’est demain les vacances », que les élèvent entonnaient en chœur, à la sortie de l’école en jetant en l’air leurs cahiers dont les pages se détachaient les unes après les autres ou leurs cartables presque vides? N’est-ce pas qu’à la fin de l’année, on est censé avoir assimilé tout le savoir ? L’arabisation, puis l’école fondamentale ont tout foutu en l’air. Nos enfants n’ont plus les mêmes jeux; les billes, la toupie, tout cela est dépassé. Et les vacances se terminent bien avant leur date officielle. Sans tapage. Sans trompette ni tambour battant !
-Papa! Papa! Réveilles-toi, il est 7h10, je vais arriver en retard à l'école!
Mon fils vient de me rappeler qu'on est en 2006 et que mes souvenirs d'enfance sont loin déjà.